Enquête · Outre-mer · Transition énergétique (Jean-Marc WOLLSCHEID)
Durée de lecture 3 minutes
Leasing social 2026 aux Antilles : une promesse nationale, une réalité à deux vitesses
Dispositif phare de la transition électrique pour les ménages modestes, le leasing social est officiellement ouvert aux DROM. Mais en Guadeloupe et en Martinique, accéder à ce dispositif reste en pratique un parcours du combattant. Enquête sur un système conçu sans les Antilles.
Enquête outre-mer · 23 avril 2026 Édition 2026 · 3e vague
100 000 Véhicules prévus édition 2026 ≤200€ Loyer mensuel max (hors outre-mer)
40% Taux de pauvreté aux Antilles (vs 14% en métropole)
+10% Surcoût moyen véhicule neuf aux Antilles
Le 10 avril 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé la troisième édition du leasing social, avec une enveloppe doublée de 390 millions d'euros et 100 000 véhicules disponibles — dont une moitié pour les ménages modestes et une autre pour les professionnels gros rouleurs. Un lancement prévu pour juin 2026, accéléré par la flambée des prix du carburant. Officiellement, le dispositif s'applique à toute la France, DROM compris : Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Mayotte. Sur le papier, les résidents antillais y ont droit. Dans les faits, l'histoire est plus compliquée.
Un dispositif conçu sans les Antilles
Lancé en janvier 2024, le leasing social avait, dès sa première édition, purement et simplement ignoré les Antilles et la Guyane. Lors de l'édition 2025, relancée fin septembre, l'extension aux territoires ultramarins a été annoncée — mais dans les faits, seule La Réunion a pu en bénéficier, avec une dizaine de commandes passées. En Guadeloupe, Martinique et Guyane, le portail affichait « indisponible ». Le 21 octobre 2025, le député guadeloupéen Olivier Serva (LIOT) a interpellé le gouvernement à l'Assemblée nationale, réclamant l'accès à 10 000 véhicules pour les ultramarins. La réponse du ministre de l'Économie Roland Lescure : saisir le préfet de Guadeloupe pour « comprendre ce qui bloque ».
« Il n'a tout simplement pas été pensé pour la Guadeloupe, la Martinique ou la Guyane. »
— Député Olivier Serva (LIOT), Assemblée nationale, octobre 2025
Les quatre verrous qui bloquent aux Antilles
Le président de l'Association des concessionnaires de Guadeloupe, Ludovic Erbeia, a identifié clairement les obstacles structurels qui rendent le dispositif inapplicable tel quel dans les îles :
Pourquoi le leasing social ne fonctionne pas aux Antilles
- 1 Prix des véhicules neufs supérieur de 10 %Le coût du transport maritime et l'octroi de mer — impôt local sur les importations — renchérissent mécaniquement les véhicules électriques neufs par rapport à l'Hexagone.
- 2 Taux d'intérêt bancaires plus élevésLes organismes de financement antillais appliquent des taux supérieurs à ceux pratiqués en métropole, ce qui alourdit les mensualités pour atteindre le plafond des 200 €.
- 3 Valeur de rachat plus faibleL'ensoleillement intense, le sel marin et l'état des routes dégradent les véhicules plus rapidement. La valeur résiduelle estimée est inférieure à celle de métropole, ce qui rend le montage financier moins rentable pour les loueurs.
- 4 Octroi de mer non exonéré pour les VEÀ La Réunion, les véhicules électriques bénéficient d'une exonération d'octroi de mer, ce qui permet d'atteindre les mêmes mensualités qu'en métropole. Cette exonération n'existe pas en Guadeloupe et Martinique.
La Réunion, seule île de référence
Le contraste entre La Réunion et les Antilles illustre à lui seul l'inégalité de conception du dispositif. La Réunion bénéficie d'une fiscalité spécifique sur les véhicules électriques — absence d'octroi de mer — qui permet aux concessionnaires réunionnais de proposer des mensualités compatibles avec les plafonds nationaux. Aux Antilles, les mêmes conditions économiques ne sont pas réunies. Résultat : à situation sociale comparable, voire plus précaire, les ménages guadeloupéens et martiniquais sont exclus d'un dispositif qui devrait en théorie leur être accessible en priorité.
L'édition 2026 : une ouverture théorique, des obstacles persistants
Pour l'édition 2026, annoncée pour juin ou juillet, le cadre réglementaire précise que les DROM sont explicitement inclus. Les conditions d'éligibilité — revenu fiscal de référence inférieur à environ 2 200 euros par mois, trajet domicile-travail supérieur à 15 km ou usage professionnel supérieur à 8 000 km/an — sont identiques à celles de la métropole. Mais la contrainte principale ne porte pas sur les critères d'éligibilité des ménages : elle porte sur la disponibilité des loueurs conventionnés. Aucun opérateur n'est tenu de desservir chaque département. Et la chaîne logistique — délais de livraison maritime, service après-vente pour des véhicules électriques encore rares — constitue un frein additionnel pour les concessionnaires locaux.
Ce que dit le texte officiel (Service-Public.fr) : « Le professionnel doit proposer au moins un modèle de véhicule dont le loyer mensuel est inférieur ou égal à 140 €, sauf en Outre-mer. » Cette exception au seuil bas de 140 € par mois confirme implicitement que les conditions antillaises rendent ce niveau de mensualité inatteignable — sans pour autant proposer de solution alternative.
Chronologie d'un rendez-vous manqué
Janv. 2024
Lancement de la 1re édition nationale. Les Antilles et la Guyane sont purement et simplement absentes du dispositif. Pas de concessionnaires conventionnés locaux.
Juin / Oct. 2024
Le député martiniquais Jiovanny William interpelle le gouvernement à deux reprises par questions écrites. Aucune réponse.
30 sept. 2025
Lancement de la 2e édition. Extension théorique aux DROM. La Réunion bénéficie de quelques commandes. Aux Antilles : « indisponible ».
21 oct. 2025
Le député Olivier Serva interpelle le gouvernement à l'Assemblée. Le ministre de l'Économie saisit le préfet de Guadeloupe pour une réunion avec concessionnaires, banquiers et transporteurs.
10 avril 2026
Annonce de la 3e édition par le Premier ministre Lecornu : 100 000 véhicules, lancement en juin 2026. Les DROM sont inclus dans le périmètre officiel, mais sans mesure d'adaptation spécifique annoncée.
Juin–juil. 2026
Lancement attendu. Les conditions exactes d'accès pour les Antilles restent à confirmer par décret. Le risque d'un nouveau « indisponible » demeure réel.
Ce que les ménages antillais peuvent faire dès maintenant
En attendant la confirmation officielle des modalités d'accès pour l'édition 2026, quelques démarches préalables peuvent être entreprises par les ménages intéressés. Vérifier son éligibilité de revenus (revenu fiscal de référence 2024, figurant sur l'avis d'imposition 2025), s'assurer de remplir la condition de kilométrage professionnel, et surtout identifier si un concessionnaire localement conventionné avec l'ADEME est disponible — c'est là le point critique. Le réseau EZdrive, présent en Martinique et Guadeloupe, et des opérateurs comme System Lease (LLD) peuvent constituer des relais, bien que leur conventionnement spécifique au leasing social doive être vérifié au moment de l'ouverture.
Conditions générales d'éligibilité 2026 (valables en DROM si opérateurs disponibles)
Domicile fiscal en France (DROM inclus) Revenus ≤ ~2 200 €/mois Trajet domicile-travail > 15 km OU > 8 000 km/an usage pro Véhicule 100 % électrique neuf uniquement Contrat sur 36 mois (LOA) Pas cumulable avec bonus écologique 2024 Disponibilité des opérateurs locaux non garantie
« En Guadeloupe, la pauvreté touche 40 % de la population contre 14 % en Hexagone. Ce sont exactement ces ménages que le leasing social prétend cibler — et qui n'y ont toujours pas accès. »
La question de fond : adapter ou exclure ?
Au-delà des obstacles techniques, le leasing social aux Antilles soulève une question de fond sur l'équité territoriale. La transition énergétique ne peut pas être conçue exclusivement depuis Paris ou Lyon, pour des territoires qui cumulent un coût de la vie supérieur de 15 % à la métropole, un taux de pauvreté deux à trois fois plus élevé, une dépendance totale à la voiture individuelle faute de transports en commun alternatifs, et une vulnérabilité climatique extrême — celle-là même que justifie l'urgence écologique invoquée pour imposer cette transition.
Les pistes existent pour débloquer la situation : exonérer l'octroi de mer sur les véhicules électriques en Martinique et Guadeloupe comme c'est le cas à La Réunion, bonifier l'aide par véhicule pour compenser les surcoûts locaux, ou imposer aux constructeurs conventionnés de desservir les DROM. Sans ces adaptations, l'édition 2026 risque de reproduire les mêmes erreurs que les précédentes : une promesse d'équité qui s'arrête à la ligne de flottaison.
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